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Egypte: quand le trottoir devient la plus grande des librairies du pays

Jeudi 4 Janvier 2018
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Pour se cultiver en Egypte, il faut « faire » le trottoir. Car ce ne sont pas les grandes maisons d’édition, ni les grandes librairies, ni même la Foire internationale du livre du Caire, la plus grande au monde avec ses deux millions de visiteurs après celle de Francfort, qui font les succès de librairie en Egypte, ce sont les étals de trottoirs. La foire du livre fait un tiers des ventes annuelles, les librairies classiques moins d’un quart et les trottoirs près de la moitié.

Chaque matin, en achetant leurs journaux au Caire, à Alexandrie et même dans les villages, des milliers d’Egyptiens jettent un coup d’œil sur les livres étalés sur le trottoir à côté de la presse et des magazines. Une mine d’informations rien qu’en lisant les titres et en regardant les couvertures. Et au moins une fois par mois, les clients habitués repartent avec un livre au milieu des journaux. Parfois même ils commandent un livre dont ils ont lu la critique dans les journaux. Dans le quartier résidentiel d’Héliopolis au nord-est du Caire, sur la grande place al-Higaz se trouve une de ces librairies de trottoir. Elle est tenue par Saad Ibrahim qui appartient à la nouvelle génération de vendeurs de journaux libraires. Saad a fait des études et il en fier. Il expose pas moins de 200 titres dans un savant désordre. Les succès de librairie et les dernières parutions sont du côté du feu rouge pour les clients pressés. Les romans égyptiens ou traduits sont du côté trottoir sur la grande place pour les flâneurs. Le classement comprend aussi un dosage de livres bon marché à côté de livres chers « pour tirer la patte des clients ». Les ouvrages vont de 10 livres (1 euro = 20 livres) à 400 livres, mais la plupart sont à moins de 50 livres. Dans un pays où le Smic est à 1 200 livres, les livres doivent se rapprocher du prix plancher ou trottoir.

Dans les années 1960-70 on disait : « Les Egyptiens écrivent, les Libanais éditent et les Irakiens lisent ». Les guerres civiles, les invasions étrangères et la crise économique ont porté un coup très dur à l’industrie du livre. Mais ce qui a vraiment tout chamboulé c’est l’émergence de l’islamisme. La culture gauchisante a subi le contrecoup de la défaite militaire nassérienne de la guerre des Six-Jours contre Israël. Et comme la nature a horreur du vide, elle a vite été remplacée par une culture islamiste venue d’Arabie grâce aux pétrodollars du boom pétrolier de 1973. Le cheikh al-Chaarawi, qui avait dit avoir rendu grâce à Allah pour la défaite des régimes socialistes impies en 1967 a envahi les écrans télé pour devenir le plus célèbre prédicateur d’Egypte et du monde arabo-musulman. Un phénomène qui s’est répercuté au niveau social avec le port du voile et au monde de l’édition grâce aux généreuses subventions saoudiennes cherchant à répandre le wahhabisme, cette vision rigoriste de l’islam. C’est ainsi que les livres religieux sont devenus les numéros un de l’édition et des ventes. L’époque aussi où la vente de livres érotiques a explosé. « Un livre pour Allah et un livre pour le fidèle d’Allah. »

Des discussions passionnées

Comme dans les librairies classiques, des discussions s’engagent entre les clients et des habitués du trottoir des livres. Selon les points de vue, libéraux ou conservateurs, vieux ou jeunes, on décortique les diverses influences sur le monde des livres. Le soulèvement contre l’ex-président Moubarak en 2011 a libéré les esprits et l’édition. La traduction de 1984de George Orwell devient un succès des librairies de trottoir à tel point qu’apparaissent des éditions pirates moins chères. L’arrivée au pouvoir des Frères musulmans et la déception qu’ils provoquent affectent très fortement le livre religieux qui se fait allègrement coiffer par les essais politiques et surtout les romans et notamment ceux à caractère historique. Internet et ses millions de sites pornographiques tue pratiquement les livres érotiques. Il en résulte aussi un coup de frein à la vente de livres. Mais selon le libraire Saad Ibrahim, internet lui a ramené de nouveaux clients qui lisent un résumé sur le Net puis viennent l’acheter.

Le rêve de Saad Ibrahim, libraire du trottoir, est d’obtenir un permis pour l’ouverture d’un kiosque à l’emplacement de son étal, tout comme le kiosque à cigarettes de l’autre côté de la chaussée. Mais les pouvoirs successifs, de Moubarak à aujourd’hui, n’ont jamais accordé le précieux sésame. Un vieux client jette goguenard : « Les cigarettes sont mauvaises pour la santé, mais la culture est mauvaise pour le pouvoir, quelque soit le pouvoir, religieux, militaire ou de l’argent ». S’engage une longue discussion passionnée sur la définition de la culture. Conclusion des courses : ce n’est ni la capacité de lire et d’écrire, ni les diplômes, ni la quantité de savoir engrangé. C’est la capacité à exercer un jugement. L’ombre de Montaigne qui préconisait « mieux vaut une tête bien faite qu'une tête bien pleine » aurait-elle plané sur ce trottoir ensoleillé de la place al-Higaz ?