La santé mentale des Tunisiens en question - Le Temps Tunisie
Tunis Dimanche 22 Avril 2018

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23
2018

Rencontre avec Dr Rym Ghachem Attia, psychiatre

La santé mentale des Tunisiens en question

Samedi 30 Décembre 2017
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Il y a sept ans, la Tunisie s’embrasait et renversait le régime dictateur qui l’étouffait et la tenait en otage depuis des décennies. Depuis, la société tunisienne est en constante mutation avec des hauts, des bas, des périodes d’euphorie, d’allégresse et d’autres d’abattement et de désenchantement. Aujourd’hui, le calme semble être revenu et la tempête passée, mais à quel prix ? Selon les récentes études, le moral des citoyens serait en berne et la dépression guetterait toutes les tranches d’âge et les classes sociales. La révolution a-t-elle eu raison de leur joie de vivre et de leur insouciance ? A-t-elle contribué à la montée de la violence ? Pourquoi de plus en plus de jeunes et de moins jeunes désirent-ils quitter le pays ? Enfin, la psychiatrie tunisienne est-elle en mesure d’affronter des problèmes psychologiques des Tunisiens et de les soulager. Surtout, en a-t-elle les moyens ? A toutes ces questions, Dr Rym Ghachem Attia, psychiatre, chef de service à l’hôpital Razi et Présidente de l’Association Tunisienne de Psychiatrie répond à nos interrogations et fait le point sur la santé mentale des Tunisiens.

Est-il vrai que la santé mentale des Tunisiens s’est détériorée depuis la révolution ?

Pour répondre à cette question, il faut prendre en considération plusieurs données. D’une part, les chiffres qui démontrent une constance. En effet, une étude, menée en 2005 et reconduite en 2015, a montré que les chiffres de la dépression sont quasiment les mêmes. Les épisodes psychotiques ont par contre beaucoup augmenté, ce qui est généralement retrouvé dans les pays en mutation et en transition. D’autre part, les spécialistes affirment que le nombre de consultations a explosé ces dernières années. A l’hôpital Razi, entre 2014 et 2015, le nombre de consultants a doublé, notamment des consultations spécialisées en sexologie, addiction et psychotrauma. Quant aux hospitalisations, le chiffre est resté constant avec près de 6 000 par an dont 3000 sont sous contrainte et 3 000 libres. Depuis 2010, ce chiffre est constant. Par ailleurs, selon les industries pharmaceutiques, il y a eu une nette augmentation dans la vente des antidépresseurs et des anxiolytiques.

Qu’est-ce qui angoisse les Tunisiens ?

-Parmi les consultants, on retrouve toutes les catégories socioprofessionnelles qui souffrent d’une même anxiété et expriment une même incertitude face à l’avenir, pour eux mais aussi pour leurs enfants. Depuis la révolution, la société tunisienne est en mutation. Tout est donc flou et c’est ce qui les perturbe. La recrudescence du phénomène d’endettement est aussi à prendre en considération car cela contribue fortement à créer un sentiment de panique et d’insécurité. C’est ce qui explique, entre autres, le désir de bon nombre de Tunisiens de quitter le pays afin de ne plus être confrontés, selon eux, à des difficultés financières. Par ailleurs, de plus en plus de femmes consultent pour dépression et anxiété. Ce qui est aussi frappant c’est que bon nombre d’entre elles appartiennent à certains corps de métier en particulier, à savoir les forces de l’ordre et l’enseignement car l’exercice de ces professions implique certainement un certain risque.

Pourquoi assiste-t-on à une recrudescence de la violence ?

-La notion de liberté n’a assurément pas été bien assimilée par les Tunisiens et le fait que l’autorité soit aussi flexible et laxiste a fait perdre aux citoyens leurs repères, créant ainsi un mal être général. Les gens se plaignent de discrimination, de harcèlement et d’injustice et ne comprennent pas que ceux qui enfreignent la loi ne soient pas inculpés et que des condamnés soient toujours libres de leurs mouvements. D’ailleurs, même les enfants ne respectent plus leurs parents et leurs enseignants. Les citoyens redoutent cet affaiblissement de l’autorité et surtout l’impunité et en l’absence de structures sociales, notamment au sein de leurs entreprises, capables de les rassurer et de leur venir en aide sur le plan psychologique, la situation ne fait qu’empirer. En réponse à cette situation, la montée de la violence mais aussi de l’addiction notamment aux médicaments, comme le montre la dernière étude MedSPAD II (octobre 2017), présentée lors du 1er congrès d’addictologie, tenu il y a deux semaines à Tunis.

Les enfants sont-ils également concernés ?

-Tous ces changements sociaux et cette instabilité ont certainement eu un impact sur les enfants et les médias y ont largement contribué. Il ne faut pas ignorer que certaines émissions ont carrément fait l’apologie du suicide, ce qui n’a pas manqué d’influencer les plus jeunes. Quand dans une émission, on parle d’une fille qui a écrit une lettre avant de se suicider et qu’on donne tous les détails sordides de cette affaire, cela ne peut qu’influencer certains, surtout les plus fragiles d’entre eux. Pour eux, c’est un moyen de sortir de l’anonymat et de faire parler d’eux. Il ne faut pas aussi occulter l’effet Bouazizi qui, en s’immolant, est devenu très célèbre. Cela n’a pas seulement impacté les enfants, mais aussi les adultes puisque l’immolation est devenue, ces dernières années, le deuxième moyen de suicide en Tunisie, après la défenestration alors qu’il était très loin dans la liste.

Qu’est-ce qui mène ces personnes au suicide ?

En 2015, il y a eu 365 cas de suicide en Tunisie et en 2016, 372 cas ont été recensés, avec une majorité d’hommes. Les régions les plus touchées par ce phénomène sont toujours les mêmes, à savoir Bizerte, Gafsa et Kairouan. Selon une étude de 2012 intitulée « Santé et environnement : de la représentation sociale des risques à leur gestion », menée en France et en Tunisie par Dr Ghozlane Bahi et à laquelle a contribué Dr Thouraya Annabi, on relève que la qualité de vie dans une ville, incluant aussi bien les facteurs économiques que sociaux et environnementaux, a un impact direct sur la santé des riverains. En effet, les villes les moins défavorisées ou encore les plus polluées enregistrent le plus fort taux de problèmes de santé mentale et vice versa. Les villes tunisiennes concernées par cette étude sont Sousse, Sfax et Douar Hicher. C’est donc là une clé pour lutter contre la recrudescence des problèmes de santé mentale en améliorant la qualité de vie des citoyens.

La psychiatrie tunisienne peut-elle faire face à cette situation ?

-La psychiatrie tunisienne a une longue histoire et ne manque pas de compétences. Aujourd’hui, il existe 14 associations de psychiatrie. Elles se sont toutes débrouillées pour suivre des cycles de formation à la pointe de l’innovation car une consultation psychiatrique ne se résume définitivement pas à une ordonnance, mais plutôt à un suivi rigoureux et à des thérapies pointues telles que celles que nous pratiquons actuellement dont la ERDM. Par contre, ce qui fait encore défaut, ce sont les structures et les moyens mis à la disposition des médecins, A l’hôpital Razi par exemple, nous souffrons d’un manque de personnel médical car il n’y a plus de recrutement. Il est d’usage d’avoir un infirmier pour 5 malades. Or, à l’hôpital, il y a un infirmier pour 30 malades. Il est vrai que l’Etat n’a plus d’argent, mais il en va de la sécurité du personnel et de la dignité des patients en tant qu’êtres humains. La santé, et encore plus la santé mentale, n’a pas de prix. Certes, elle a un coût mais il faut savoir qu’une personne souffrant de maladie mentale peut constituer un danger pour elle même mais aussi pour autrui, d’où l’importance d’y mettre le paquet.

En parallèle, il y a une inquiétante pénurie de médicaments. Il y a, en effet, une très grande crise à la pharmacie centrale. Pour exemple, il est aujourd’hui difficile de mettre la main sur l’Halopéridol, un neuroleptique antipsychotique qui était prescrit aux malades délirants. A Siliana, les deux psychiatres en exercice sont démunis face à la pénurie de médicaments et ne savent plus quoi prescrire aux patients. A l’hôpital Razi nous n’avons pas de scanner alors  que nous en avons besoin au quotidien et que nous avons un service de neurologie up-to-day avec notamment un service d’Alzheimer et un service de sclérose en plaques. Celui de la Rabta ne fonctionne pas depuis un an alors que dans certaines régions, il y en a mais pas de médecin pour l’utiliser. C’est décourageant. Il faut savoir que lors du dernier concours d’équivalence en France, les trois psychiatres qui ont passé l’examen ont été retenus et partiront bientôt. Dans nos staffs, tous nos résidents émettent le souhait de partir. Ils évoquent principalement des raisons financières mais aussi de sécurité. Il faut savoir que les services hospitaliers les plus exposés sont les urgences et les consultations psychiatriques. Il ne faut pas aussi nier l’acharnement et la diabolisation médiatique que subissent les médecins. Pourtant nos professionnels sont très performants.

Quelles solutions proposez-vous ?

-Malgré le manque de moyens financiers, le ministère de la Santé doit amorcer une vaste restructuration et redéfinir les priorités. La santé mentale doit impérativement y figurer. Il existe certes une commission de santé mentale sur papier mais il n’y a rien de bien concret côté pratique. Il faut que nous y arrivions avant 2020 car si nous ne prenons pas le tournant à temps, après il sera trop tard.

Propos recueillis par Rym BENAROUS