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39e Festival international du film du Caire

L’amour pour en finir avec la guerre en Syrie

Dimanche 26 Novembre 2017
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39e Festival international du film du Caire: L’amour pour en finir avec la guerre en Syrie

Une comédie romantique syrienne, entre deux bombardements et trois fake news, c’est possible. C’est même surprenant. Abdellatif Abdelhamid en a donné l’épreuve avec La route des abeilles, projeté au 39e Festival international du film du Caire. Le cinéaste croit à l’amour de l’après-guerre.

A peine une semaine après sa sortie à Damas, Tarik Ennahl (La route des abeilles), de Abdellatif Abdelhamid, a été projeté, mercredi soir, au 39e Festival international du film du Caire, pour la première fois en dehors de la Syrie. Cette comédie romantique rompt d’une manière brute et douce à la fois avec «l’habitude» du cinéma syrien de ces six dernières années, qui s’est concentré sur les drames de ce pays, livré à toutes les violences, à toutes les manipulations et à toutes les incertitudes depuis 2011. Bassil Al Khatib, Ghassan Chmeit, Said Joud, Najdet Anzour et Mohamed Abdelaziz, ceux qui font le 7e art en Syrie actuellement, soutenus par l’entreprise d’Etat, ont raconté la guerre selon une vision presque unique.

Bassil Al Khatib a assumé sa position politique favorable au pouvoir de Bashar Al Assad à travers sa trilogie, Al Oum, Souriyoun et  Al Ab,  alors que Mohamed Abdelaziz, plus nuancé, a tenté surtout d’aborder la tragédie à l’échelle d’homme dans son excellent Al Rabe’a bi tawkit al firdaws (Quatre heure, selon l’horloge du paradis), sorti en 2015.

«Avant la crise, nous produisons deux films. Aujourd’hui, nous pouvons produire jusqu’à quatre à cinq films, et ce, malgré les menaces sécuritaires. Il est arrivé que des roquettes tombent sur les lieux de tournage ou que Daesh soit à cent mètres des équipes des films. Mais nous continuons à faire des films en Syrie», a déclaré Amr Ahmed Hamed, directeur des festivals à l’Entreprise publique du cinéma de Damas, devant le public et les journalistes présents à la salle El Hanager de l’Opéra du Caire où La route des abeilles a été projeté.

A la presse de Damas, Ahmed Al Ahmed, ministre de la Culture syrien, a soutenu, dernièrement, que la crise du pays a contribué à améliorer la qualité des films. «Des films qui aujourd’hui sont primés dans les festivals», a-t-il souligné. Abdellatif Abdelhamid a surpris tout le monde en proposant une comédie romantique avec une idée toute simple : «Opposer l’amour à la guerre.» Ce n’est pas l’amour en temps de guerre, mais l’amour au sortir de la guerre.

Rester ou partir ?

Dans la foulée, le cinéaste, qui a écrit le scénario et qui a joué presque son propre rôle, celui de Djamel, un réalisateur de film, évoque la question sensible du «rester ou partir». Soumis à des pilonnages, harcelés par les groupes terroristes de différentes couleurs et orientations, écrasés par la pauvreté et la faim, des millions de Syriens ont été forcés au départ ces dernières années.

Certains sont des réfugiés, d’autres des sans-papiers et d’autres encore tentent de «s’intégrer» comme ils le peuvent en Amérique du Nord, en Europe et en Asie. Abdellatif Abdelhamid, qui s’offre une belle scène de début rappelant le cinéma italien des années 1950, a concentré tous ces sujets en jouant à fond la carte de la légèreté avec les risques que cela entraîne. Ramzi (Yamen Hgele), un jeune aide- soignant, débarque dans une maison damascene où il loue une chambre.

Le matin, au réveil, son regard tombe sur la ravissante Leila (Jina Anid) qui étend son linge. Le coup de foudre est speed comme un petit coeur envoyé sur Viber. Pour illustrer la scène, le cinéaste a choisi un extrait de la célèbre chanson de Fairouz, Tarik enahl, qui donne son titre au film. «Plusieurs fois, toi et moi sommes restés en bordure de la plaine et sur la ligne du ciel bleu, qui est la route des abeilles», chante la diva libanaise.

Le «toi et moi» est doublement présent dans la comédie de Abdellatif Abdelhamid. Djamel, qui peine à trouver une comédienne à son film, rencontre par hasard Leila dans un cafétéria où elle attendait Ramzy. Il lui propose alors de venir au casting. Leila, qui a perdu ses parents dans un bombardement, doit informer son frère qui se prépare à partir au Canada pour y vivre. Au tournage, elle rencontre Salim (le Libanais Pierre Dagher), un comédien qui vit presque l’automne de sa vie.

Salim veut se convaincre de l’amour de Leila qui le repousse, à chaque fois, d’une manière élégante, même si elle semble, parfois, attirée par la force de son caractère et par la blancheur de l’âge. Ramzy, aveuglé par le grand amour, est agacé par les allers et retours de Salim.

Il tente alors de le défier sans aller vers la violence de l’homme jaloux. Ramzy a le don d’imiter tous les sons, celui qui lui attire de la sympathie de tout le monde. Dans un univers d’amour et de rêve, tombe parfois une roquette pour rappeler que la guerre n’est pas finie et que la mort rôde toujours. Pour dépasser réellement l’image de noirceur des derniers films syriens, Abdellatif Abdelhamid a choisi de tourner certaines scènes au niveau de la ville côtière de Tartous (160 au nord de Damas) pour suggérer une certaine joie de vivre retrouvée.

Ramzy et Salim jouent, par exemple, à celui qui tient le plus sous l’eau, comme dans les temps de l’insouciance. Le film est chargé de signes de gaieté à travers les robes colorées de Leila, les fleurs sur les terrasses, les parcs de loisirs, le restaurant en bord de mer... Les Syriens sont-ils en train de retenter de vivre ? «Il faut aller vers une nouvelle vie», propose Leila, interrogée lors du casting avec Djamel.

Entre deux coeurs

Leila, partagée entre deux coeurs aimants, se perd dans la troisième voie, celle de son cousin qui vit en Allemagne et qui attend son arrivée pour qu’elle s’installe avec lui et vivre l’amour et tourner la page des peurs. «Tu sais que je t’aime toujours», lui dit-il dans une communication par internet, après avoir disparu pendant un certain temps. Leila ne sait plus quoi faire ?

L’amour est d’un côté brûlant, glaçant de l’autre. Il est également hésitant. C’est une charge lourde sur les épaules frêles de Leila. Abdellatif Abdelhamid joue avec l’idée de l’amour incandescent pour, paradoxalement, faire éteindre «le rêve» d’aller vivre ailleurs et «faire sortir» la guerre des têtes et des corps. Le départ est perçu par le cinéaste comme une déchirure ou comme un naufrage de l’amour.

Il le montre quelque peu brutalement en essayant de ne pas s’éloigner de l’esprit aérien de son film. Le cinéaste s’est, pour les besoins de sa cause hédoniste, autorisé des facilités, visiblement assumées, dans la narration et dans le scénario. Il ne laisse même pas le soin à son spectateur de deviner la suite, il lui délivre parfois en vrac comme dans un mélodrame simple.

Les moments de tristesse et d’allégresse, les passages à vide et les questionnements sont abordés d’une manière basique. Pas la peine de se triturer les méninges. Abdellatif Abdelhamid, qui semble s’adresser prioritairement au grand public sans verser dans le cinéma commercial, revient aux histoires d’amour à l’ancienne en y ajoutant des touches de fantaisie pour parler sa Syrie triste. Une Syrie qui commence à peine à panser ses blessures et croire à la possibilité d’une délivrance.

La scène de la roquette désarmée avec facilité par Ramzy dans le patio de la maison sous le regard de Leila et de son frère souligne cette volonté d’en finir avec les tragédies et rêver d’une vie paisible. Au Festival du Caire, le cinéma syrien est également présent avec La pluie de Homs, de Said Joud, dans la section Horizons du cinéma arabe.

Le film, produit en 2014, narre l’histoire des civils restés à Homs, pris en otages par des snipers et des terroristes dans une ville en ruine. Contrairement Abdellatif Abdelhamid, Said Joud, 37 ans, est obsédé par la guerre. Tous ses derniers films comme Mon autre ami (2013) et En attendant l’automne (2015) sont traversés de la douleur, mais aussi de la colère exprimée par rapport à ce qui se passe en Syrie et dans la région arabe. La seule région au monde où le sang coule chaque jour.