Retour au texte bâillonné - Le Temps Tunisie
Tunis Vendredi 20 Juillet 2018

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Jul.
20
2018

Théâtre.. "Al Bayadek" de Mokhtar Louzir

Retour au texte bâillonné

Vendredi 24 Novembre 2017
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La nouvelle production du Troupe de la Ville de Tunis revient vers un texte de répertoire qui remonte à 1970. Une manière de rendre hommage à des dramaturges qui ont résisté à la censure et démontrer la puissance rétrospective de leurs pièces. Dans la veine rigoureuse et exigeante des mises en scène de Mokhtar Louzir... Rendez-vous à la Bonbonnière vendredi 24 novembre à 19h30...

Une production de la Troupe de la Ville de Tunis (TVT) est toujours bonne à prendre! Cette compagnie théâtrale qui est l'une des matrices de notre quatrième art a en effet de tous temps marqué les esprits avec les œuvres qu'elle montait depuis les années soixante. Véritable école, institution centrale, la TVT demeure un repère fort dans notre vie théâtrale et continue son chemin avec la moyenne d'une ou deux créations chaque année.

Des métaphores et des allusions pour braver la censure

Parmi les oeuvres les plus récentes de la TVT, "Al Bayadek" de Mokhtar Louzir renoue avec le théâtre de répertoire si cher à cette formation. C'est en effet un texte écrit par le duo Mustapha Fersi et Tijani Zalila que Mokhtar Louzir a retrouvé pour le remettre en mouvement. En effet, ce travail dramaturgique qui, dans l'esprit est assez proche du fameux "Essod" de Mahmoud Messadi, date de 1970, une époque où le théâtre social était à son apogée. De même, de nombreux textes métaphoriques, volontairement cryptés par leurs auteurs mais aisément décodables par le public circulaient alors dans tous les genres littéraires. Qu'on se souvienne des "Haraket" du même Mustapha Fersi ou encore des célèbres oeuvres de Rached Hamzaoui ou Abdelkader Ben Cheikh ou Ezzeddine Madani. Tous ces textes bravaient la censure en procédant par périphrases ou analogies ou bien en se retranchant derrière la crudité du réel.

Parallèlement à ce mouvement, les textes historiques qu'adaptait à l'époque Aly Ben Ayed et ses compagnons de route regorgeaient souvent d'allusions et de clins d'oeil à l'actualité de l'époque et aux pesanteurs du système. En ce sens, la TVT a souvent eu cette étincelle de liberté au coeur de ses travaux tout comme les principaux auteurs des années soixante et de la décennie suivante. Pour cette raison, le retour de Mokhtar Louzir à ce texte précis ressemble à un hommage à toute une génération de dramaturges qui ont su écrire un théâtre libre, fourmillant d'allusions et pétri de résistances. Revenir à Fersi et Zalila est en soi une gageure car il s'agit aussi pour Louzir de retrouver dans ce texte qui porte ses cinquante ans tout ce qui pourrait nous rattacher à l'actualité, tout ce qui constitue la charge humaniste et intemporelle. 

Ce choix textuel est à saluer car non seulement il nous réconcilie avec le répertoire mais éclaire la manière dont l'écrit et sa représentation sous couvert de philosopher, parviennent à mettre en échec la censure. Dans une Tunisie moderne où le droit à la libre expression est aujourd'hui une réalité, comment revenir à un texte bâillonné, comment mettre en scène une oeuvre qui traite au fond de l'oppression, de toutes les tyrannies?

Une fable intemporelle et ses prolongements contemporains

Pour "Al Bayadek", la fable est limpide. Une famille vit de son travail qui consiste à labourer une terre ingrate pour en récolter sa subsistance. Après une période de sécheresse, le lopin de terre est racheté par un intrus qui obligera les paysans à travailler pour son compte. C'est alors le temps de la révolte et de la répression. Les combats des paysans leur permettront de retrouver leur terre mais ils seront trahis par l'hubris dévorante des leaders de leur mouvement. Ces derniers après avoir mené la lutte contre l'oppression, se transforment à leur tour en dictateurs. La création de la TVT consiste à insuffler un souffle nouveau à ce texte tout en dégageant la matrice de l'oeuvre. Mokhtar Louzir traque l'essentiel et l'intemporel et confirme sa propre démarche artistique.

Avec "Al Bayadek", la TVT retrouve ainsi sa propre tradition tout en ne sacrifiant pas aux modes passagères. Sans aucun doute, un travail rigoureux, pensé, construit à merveille comme l'est le théâtre de Louzir, l'un de nos metteurs en scène les plus sobres et surtout les plus proches des textures dramaturgiques. "Al Bayadek" sera présentée vendredi 24 novembre à 19h30 au Théâtre municipal de la Ville de Tunis

Hatem BOURIAL