Houda Ajili, l’artiste hyperréaliste, peint autrement la Médina - Le Temps Tunisie
Tunis Dimanche 19 Août 2018

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Chronique des arts

Houda Ajili, l’artiste hyperréaliste, peint autrement la Médina

Mardi 21 Novembre 2017
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1. Une constance : la Médina dans le cœur

Houda Ajili est cette jeune artiste tunisienne de type nouveau.

Houda Ajili peint, mais assez critique, elle choisit de peindre autrement. Elle refuse de peindre à l’ancienne manière qui consiste à exécuter joliment des scènes  pittoresques ou exotiques, des dessins ou aquarelles de souks, de sabbats et de ces foules bigarrées  de nos médinas réalisées  par des peintres en mal d’orientalisme ou de néorientalisme.

Houda Ajili peint mais tout  aussi critique, évite sans les condamner, les exercices de peinture abstraite moderniste, réduisant le travail pictural à un simple jeu arbitraire de lignes,  de couleurs sans autres  formes de procès, évoquant à peine ce qui fait qu’une Médina est une Médina avec ses ombres, ses saveurs, ses senteurs , ses lumières et ses arbres. La perte de référence octroie quelquefois, à l’abstraction des volumes  et des plans de la Médina, un caractère tout aussi orientaliste  que la peinture du même nom… une peinture plate sans chaleur !

Houda Ajili, peint mais cherche à approfondir les démarches entamées  il y a quelque temps, dans la Médina et autour d’elle en ayant commencé déjà par identifier le spécifique dans ses formes et ses volumes. Elle a surtout découvert alors les modules qui reviennent  souvent dans son architecture  et qu’elle a aligné chromatiquement, dans une dynamique de répétitions systématiques essentiellement géométriques… Lasse de tout cela, esthétiquement s’entend, Houda Ajili semble vouloir aller ailleurs, plus loin et innover picturalement en cherchant toujours dans sa Médina, à ressusciter son essence et à nous mettre du baume au  cœur !

D’où sa nouvelle démarche qui transgresse et nous provoque continuellement.

2. La blessure de l’espace médinal

Formée à l’Isbat, activiste de la vie artistique à Tunis, Gafsa et ailleurs, Houda Ajili  se préoccupe aujourd’hui de mettre en abime des problématiques plastiques contemporaines liées à la représentation artistique de la Médina, représentation libérée cependant  des contraintes aussi bien figuratives qu’abstraites  ainsi que de tous les présupposées idéologiques d’un discours plastique identitaire ou passéiste  mais cependant,  sans tomber dans les escarcelles de l’éphémère ou de la mort de l’art. Houda Ajili reste  soucieuse de garder un lien solide avec le réel avec son environnement et ne veut nullement passer le rubican du non sens et de l’ésotérisme parce qu’elle reste essentiellement, attachée à sa Médina  où elle a élu résidence pour convenances personnelles et pour y vivre. C’est dans l’espace médinal Bab-Souika, Kallaline, Hafsia que Houda affectionne au plus haut point, où elle  vit et y travaille.

L’espace (Bab Souika, Kallaline, Hafsia) est un espace qui a connu des mutilations nombreuses et des blessures encore saignantes. Il s’agissait depuis 1920, 1935 et même plus  tard,  de relier la Médina  à la ville coloniale en rénovant la Médina, c'est-à-dire, à mutiler et à démolir une grande partie de la Hara et de la Hafsia,  en installant des axes de pénétration vers Bab Bhar. La Médina fût éventrée pendant la période coloniale mais aussi avec l’indépendance. 

La Médina vit depuis l’installation forcée  du protectorat dans notre pays  une situation difficile  qui a menacé son intégrité territoriale et son envergure et les valeurs qui  ont procédé à sa formation  et à son développement historique.

L’édification de la ville coloniale  a été pour beaucoup  dans la détérioration  de la Médina  puisqu’elle   n’a jamais   cessé de  l’insérer  dans sa périphérie  et même dans ses tentatives de la pénétrer pour la marginalisation.

Houda Ajili a saisi  le drame de sa Médina, de sa bonne vieille ville de  Tunis  victime   aussi bien  des rénovations imposées par les autorités coloniales d’abord,   et même par celles  nationales, après l’indépendance. La mutilation qui s’en suit  fut combattue  à l’époque par beaucoup d’édiles  mais surtout  par des architectes qui ont milité  contre les mutilations  provoquées  dans la Médina pour  imposer   une politique fallacieuse  de rénovation. L’architecte tunisien, livournais d’El Grana,  Victor Valenni, s’est prononcé contre toute forme  de mutilation  et s’est mobilisé politiquement et socialement pour la  conservation intégrale de la Médina telle qu’elle était et c’était déjà en 1920 que cette opposition de l’architecte fut exprimée, constatant que la Médina  avait déjà du caractère, du charme et de l’unité.

Tout cela, a laissé des traces et déchirures dans la mémoire de la ville et dans celle de ses habitants.

C’est en rapport avec ces faits et événements que Houda Ajili a essayé d’engager les recherches architecturales et plastiques sur sa Médina pour, peut-être,  tenter de sublimer le drame et… artistiquement l’occulter. Elle a choisi, donc, d’interpeller l’architecture de la Médina son urbanisme, mais aussi toutes les expériences artistiques qui n’ont pas manqué de se développer depuis la fin du 19ème siècle  d’abord, avec l’orientalisme et après l’indépendance avec le néororientalisme et la grande épopée de l’implication abstraite des Néjib Belkhodja et ses amis engagés dans l’ancrage de l’art pictural  dans le patrimoine arabo-musulman.

Houda Ajili monte  aujourd’hui, son exposition à la Maison des Arts dans ce sens, mais n’oublie jamais de regarder ailleurs,  du côté de ceux qui l’ont précédé dans le traitement pictural de la Médina.

L’exposition qu’elle nous offre s’intitule : « La Médina de Tunis, espace architectural, espace pictural », Houda Ajili semble décidée à croiser le fer  avec les anciennes représentations et à les transgresser et ses propositions semblent apporter du nouveau dans la vision qu’elle développe d’une cité qui a tant souffert mais qui continue à résister et à rester belle !

Arrivera-t-elle à nous réconcilier avec elle ? A dépasser les représentations pittoresques, exotiques et celles abstractives modernistes qu’elle ne manquait pas de charme,  elle était unie dans son architecture  à patio, homogène dans sa tendance à l’introversion, humaine dans ses propositions et dans son étendue et dans son expression calme et voluptueuse.

Cette lecture de la Médina, est adoptée par Houda Ajili, qui, en plus de ces références, a également fait  sienne l’originalité  de cette architecture, sa plasticité mais aussi son ouverture sur les autres architectures du monde et surtout sur celles de la Méditerranée avec ses matériaux nouveaux, ses techniques et  ses couleurs innovantes.

Spécificité  et ouverture sur l’universel, sont ces éléments sur lesquels Houda Ajili, s’est appuyée pour réaliser ses recherches plastiques contemporanistes qui lui ont permis d’aboutir à monter l’exposition d’aujourd’hui, exposition qui évite d’exprimer les situations conflictuelles  et qui marquent par les choix des espaces évoqués et les personnages impliqués, l’aspiration  de l’artiste à retrouver  la sérénité et le charme des espaces d’antan. A l’origine de l’exposition, un rêve.

Houda Ajili délaissa donc les approches orientalistes pittoresques  et exotiques, évite aussi les fausses lectures arbitraires des approches formalistes patrimoniales suscitées par les adeptes d’une lecture exclusivement abstractive du patrimoine.

Houda Ajili a transposé les débats en abandonnant les vieilles querelles sur les signes et symboles et est allée chercher dans la culture  mondiale d’aujourd’hui des appuis pour rehausser la Médina de leur image, de leur aura et de leur prestige. Cette ouverture sur le monde est voulue par l’artiste  comme une provocation pour nous dire que les valeurs les plus universelles peuvent être sollicitées pour sauvegarder  notre patrimoine et notre Médina. Le recours aux valeurs de l’art, du beau, du calme et de la volupté sont  les termes de référence nécessaires pour que le patrimoine,  la Médina   soient traités  autrement qu’en terme infériorisant ou passéiste et fait appel à l’hyperréalisme  pour nous engager dans les possibilités nouvelles offertes par l’art contemporain international.

L’exposition: Un baume au  cœur

La procédure artistique sur laquelle repose l’exposition s’appuie sur un médium  de plus en plus actuel qui est le médium photographique et qui octroie à l’ensemble un caractère  nouveau et homogénéisant très contemporaniste.

La photo est certes dominante au niveau opératoire mais elle n’est pas unique. Elle semble être rehaussée par la peinture pratiquement aussi structurante  que les procédés modernes de projection sur la toile. Le tout revient à une pratique  nouvelle aussi légitime que le recours  à la peinture classique. La mixité des techniques confirme la recherche et la volonté de  l’artiste d’innover pour convaincre  que la solution n’est pas dans la confrontation des valeurs mais dans leur réconciliation à travers la photo, la peinture, les procédés technologiques modernes… L’immobilisme, le passéisme ne sont plus de mise.

L’art contemporain développé par Houda Ajili dans sa tentative de réconcilier le patrimoine, la Médina avec l’Histoire, fait appel à l’histoire  de la culture et à ses figures célèbres qui ont exprimé des situations spécifiques mais aussi des préoccupations et des valeurs universelles. Le patrimoine semble dire Houda Ajili, ne doit pas seulement s’exprimer à travers le spécifique et le particulier.

C’est un grand enjeu que le spécifique puisse verser dans l’universel pour qu’il gagne en solidité et en vigueur. En représentant Amel Mathlouthi  chantant la liberté sur les pas d’une médina, elle a  fraîchement décoré et prêté à la Médina une rythmicité. Une dynamique  nouvelle qui la transforme en un espace ludique, un espace calme, voluptueux susceptible de devenir une solution alternative à nos espaces mutilés. La transfiguration artistique a été utilisée ici par l’artiste  comme un moyen pour dépasser les mutilations agressives, dont nos médinas ont été victimes. Houda Ajili dépasse le drame en recourant à a couleur, à la joie  qu’elle nous offre comme une délectation de vivre enfin nos espaces d’une manière simple et pure et non angoissante.

La philosophie, la couleur, la présence  des artistes célèbres provoquent une autre transfiguration dont l’artiste a besoin pour créer un nouveau point de vue qui unifie, homogénise l’espace sans le détruire.

Abul Kacem Chebbi, par sa seule représentation cadrée par la céramique supposée être celle de Kallaline octroie à l’espace  un caractère patrimonial retrouvé dans son authenticité modernisée.

Un autre ensemble  voué à la présence de l’artiste, d’origine tunisienne, Claudia Cardinale représentée en petites robes à couleurs  rehausse de sa présence une architecture qui a besoin de couleurs vivantes pour dépasser  les tristesses et la grisaille de la vie. Toujours dans la même perspective, Houda Ajili invoque dans ses espaces devenus expressifs, la présence photographique du grand leader Nelson Mandela, qu’elle évoque  pour que la mémoire de ce grand africain vienne éclaircir  nos espaces  et nos espoirs comme il a transformé très calmement et dans la paix son propre pays.

Lady Gaga  est également sollicitée par Houda Ajili, pour effectuer comme elle le fait ailleurs, le buzz dont l’artiste a besoin pour remplir  les espaces de ses sabbats de couleur et d’ambiances très fantaisistes et très modernes.

L’espace est transfiguré, transformé par la seule présence de l’image des artistes de grande valeur au niveau de la communication et de la médiation.

L’implication par Houda Ajili de figures connues, artistes, poètes, chanteurs  plaqués sur des éléments du patrimoine, céramique, faïence, espaces intérieur de l’architecture arabo-musulmane,  façades, escaliers, a été l’occasion  pour elle d’exprimer et de soulever des questions du patrimoine de la Médina et de son environnement d’une manière très sereine et poétique.

Il s’agit pour Houda Ajili de lancer un processus  de création qui lui  a permis à libérer les mains, des contraintes artistiques liées aux styles dominants et aux représentations identificatrices orientalistes ou pseudo-modernistes.

La visibilité artistique que l’artiste ainsi libérée  des chaînes qui la retenaient prisonnière, correspond à une volonté de s’exprimer librement acquise depuis « la révolution » au profit du nouveau  paysage social. La photo, la photomontage artistique suscite  de nouvelles possibilités de réflexion et offre à notre  société et à notre patrimoine de sublimer ses drames et de permettre la réconciliation et la résurrection à travers l’art de beaucoup de domaines.

L’exposition proposée par Houda Ajili est certes déconcertante, étonnante, originale. Il faudrait ne pas s’en offusquer et au contraire, faire en sorte qu’elle devienne la règle.

Houcine TLILI