Lassaad Ben Abdallah, réalisateur d'’’El Maghroum Yjeded’’: "Cette comédie est une diversité ou une hybridation entre le drame, la comédie, le chant, la danse, le cirque et la vidéo" - Le Temps Tunisie
Tunis Dimanche 23 Septembre 2018

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Lassaad Ben Abdallah

Lassaad Ben Abdallah, réalisateur d'’’El Maghroum Yjeded’’: "Cette comédie est une diversité ou une hybridation entre le drame, la comédie, le chant, la danse, le cirque et la vidéo"

Dimanche 5 Novembre 2017
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Lassaad Ben Abdallah, réalisateur d'’’El Maghroum Yjeded’’:  "Cette comédie est  une diversité ou une hybridation entre le drame, la comédie, le chant, la danse, le cirque et la vidéo"

"El Maghroum Yjaded" est  une véritable comédie qui se passe dans un café chantant du quartier de Bab Souika dans les années 67-68 . Elle  se déroule sous une forme d'altercations entre ces divers points de vues. Le réalisateur  Lassaad Ben Abdallah, nous plonge dans un univers où diverses émotions s'entremêlent, la vie, l'amour, la haine, la souffrance, le rire. Après Hammamet, cette pièce a été présentée à l'espace Rio à Tunis les 2,3 et 4 novembre 2017. Les explications de Lassaad Ben Abdallah

 Le Temps : Tout d’abord, pourquoi ce café chantant ?  

Lassaad Ben Abdallah : « El Maghroum yjadded » est une pièce théâtrale d’après un texte de Habib Belhedi. Les évènements se déroulent en 1968 à la veille de Ramadan, dans un café chantant (cafichanta)  du quartier de Bab Souika. Je retiendrais trois, de plusieurs, axes ou paradigmes comme  grille de lecture de ce spectacle :

- La fin des années soixante en Tunisie était une période transitoire, de remise en question d’un modèle politique, de révoltesNous vivons actuellement un autre moment historique transitoire : notre société se lit à travers de nouveaux paradigmes et les modèles d’hier ne conviennent plus aux contextes d’aujourd’hui. Sans avoir la prétention de trouver les solutions d’aujourd’hui dans les problématiques du passé, l’oubli et la mémoire nous donnent  à nous artistes, la possibilité de participer au débat public entre autres par  nos créations. Nous utilisons l’image et l’oralité comme perversion du passé, afin de questionner le présent et le futur de nos contemporains.

-Bab Souika est l'une des portes de la médina de Tunis. Démolie en 1861, elle se trouvait entre les portes Bab El Khadra et Bab Saadoun, près du quartier de Halfaouine, et a donné son nom au quartier environnant. Ce quartier comme la médina de Tunis fera l'objet de plusieurs tentatives d'assainissement plus ou moins réussies. Dans le spectacle nous évoquons ce quartier comme espace de mémoire.

-Les cafés chantants ont complètement  disparu de nos traditions ramadanesques et ainsi leur transmission s’est interrompue.  Le café chantant était un lieu de fêtes populaires où les gens échangeaient, assistaient à des spectacles de chant avec des artistes reconnus de l'époque : c’est une forme de performance populaire appartenant à notre patrimoine culturel immatériel. Le Cafichanta, comme art du spectacle est une forme de pratique culturelle faisant partie de l’oralité. Ces lieux de spectacle ont vu se produire des célébrités telles que Fethiya Khairi, Chafya Rochdi, Ali Riahi et Salah Khemissi. D’ailleurs Khemissi va être tout au long du spectacle le « personnage référence » et toutes les chansons satiriques, que nous mettons en scène, sont tirées de son répertoire. 

 

Qu’est-ce qu’elle évoque cette comédie ?

 Mehrez propriétaire de la Cafichanta : chef d’orchestre, chanteur,  est dans une crise financière aigüe. Mehrez n’a pas honoré ses engagements envers les musiciens et ne les a pas payé pour le travail de Ramadan 67. Les évènements commencent par le refus des musiciens de répéter jusqu’à payement des cachets de l’année dernière. Ramadan c’est le lendemain, ils doivent se préparer pour être capables d’attirer du public : la concurrence est rude et les recettes du guichet sont les seules entrées. Mehrez finit par convaincre les artistes de commencer la répétition et leur promet qu’avant la fin de la séance ils seront payés. D’autres évènements et rebondissements se tissent au fur et à mesure de l’avancement de la fable : laissons le soin au spectateur de découvrir et d’élaborer sa propre vision. 

 

Quel style d’humour prisez-vous ?

El Maghroum Yjeded est une diversité ou une hybridation, si vous voulez, entre le drame, la comédie, le chant, la danse, le cirque et la vidéo : dans son traitement ce spectacle est un refus de la distinction entre le comique et le tragique c’est beaucoup plus un mélange des registres, des genres et des niveaux de langue. Donc il n’y a pas de parti pris pour un genre ou un style particulier. La diversité est le maître-mot, le mélange des genres permet des tonalités et des niveaux de langue, propre à exprimer la multiplicité et la richesse des personnages, des lieux(nous utilisons la vidéo pour rompre avec l’unité du lieu et de l’espace), des situations et des sentiments. Une tragédie peut donc inclure du burlesque et une comédie du tragique. Niveaux de langue familier et recherché, registre grotesque et sublime sont juxtaposés en toute liberté, pour insuffler de la vie.

 

Quelles sont les principales difficultés lorsqu’on monte un spectacle des années 60   pour les spectateurs d’aujourd’hui ?

 Je ne parlerais pas de difficultés mais beaucoup plus d’interprétation des évènements et des actions d’un texte, la question qui se pose à chaque fois dans toute création c’est comment atteindre une osmose, une cohérence, entre les différents référents de départs, les outils mis à disposition et la scène qui est la substantifique moelle du spectacle. Dans ce genre de création ou on travaille sur une période historique passée, il ne s'agit pas de distraire le spectateur uniquement mais de lui permettre d'appréhender le présent par le recours à la représentation historique et la résurrection du passé. Sans vouloir imiter la réalité, nous ne cherchons pas à donner l’illusion de faire vrai. Nous parlons d’une période de notre histoire à travers une tranche de vie d’un groupe d’artistes, les personnages ne sont pas stéréotypés, loin de là, ils sont portés par leurs désirs et leurs défis et à travers eux nous soulignons le rôle de l’individu dans l’évolution de la société. Reproduire le passé fidèlement n’étant pas une priorité, la liberté de l’interprétation d’un certain patrimoine immatériel tout en sauvegardant les marqueurs de l’Histoire permettra la mise en fiction de l’oral. Transmission et performance comme outil de l’oralité, qui ne se doit pas d’être uniquement un héritage du passé qui instaure un lien avec nôtre présent, nécessairement contemporaine et vivante.

 

Le spectacle a-t-il évolué depuis Hammamet ?

La performance théâtrale évolue à chaque monstration. La reprise des cycles de représentations s’est faite à la salle du Rio, déjà au mois d’Octobre il y a eu trois représentations et nous avons commencé  le mois de novembre avec un nouveau cycle le 02, 03, et 04 à 19h30. Le Rio a été le lieu de création du spectacle : nous avons répété pratiquement trois mois dans ce lieu. Il y a une différence fondamentale dans l’exploitation de l’espace, le jeu et la perception entre un lieu fermé et un espace ouvert comme la scène particulière de Hammamet. Donc à fortiori le spectateur qui a suivi le spectacle dans les deux lieux remarquera des mutations.

 

Quel est votre  rôle en tant que  metteur en scène ? Qu’est-ce qui vous motive dans la mise en scène ?

Chaque mise en scène est un exercice de style différent, néanmoins ma préoccupation fondamentale reste la présentation d’une vision du monde, tout en donnant du sens à ce que je présente à travers une certaine esthétique. Actuellement et à ce point précis de ma carrière, le « comment faire » n’est pas le plus important, le travail ainsi que le résultat final le sont beaucoup plus. Les metteurs en scène sont comme des sorciers, ils ont leurs recettes magiques pour arriver à l’alchimie.

 

Quelles sont les sources de vos financements ? Avez-vous obtenu des subventions, des aides pour monter cette pièce ?

Ce spectacle est une coproduction du Festival international de Hammamet et Arts Productions subventionné par le ministère des Affaires culturelles.

C’est aussi un projet destiné à promouvoir les jeunes talents auprès du public tunisien ?

Ce projet réunit plusieurs performers, dans différentes disciplines : je citerais Fethi Mselmeni, Jamal Madani, Fahat Jedid, Guissela Nafti, Mariem Sayeh, Hatem Lajmi et Wajdi Borgi. Comme vous le remarquerez, on trouve aux côtés des comédiens confirmés, de jeunes talents encore inconnus du grand public, mais qui feront beaucoup de chemin s’ils persistent dans cette voie et dans ce métier.

                                                           Kamel Bouaouina