Comment adapter Messaâdi au théâtre? - Le Temps Tunisie
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Au Quatrième Art - "Maouled el nissian" de Moëz Achouri

Comment adapter Messaâdi au théâtre?

Samedi 21 Octobre 2017
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Après la tentative de Mohamed Driss lors de la décennie écoulée, Moez Achouri s'attaque à son tour à une des oeuvres maîtresses de Mahmoud Messaâdi. Signant dramaturgie et mise en scène, Achouri adapte librement "Genèse de l'oubli" et parvient à rester fidèle à l'esprit de l'écrivain, tout en offrant au public une oeuvre visuelle...

Les trois textes majeurs de Mahmoud Messadi sont connus de tous et comptent parmi les oeuvres les plus représentatives de la littérature tunisienne. En effet, le Messadi qui a tutoyé l'universel dans la littérature l'a fait avec son essai philosophique "Maouled el nessian", un récit paru en 1974 et dont on peut traduire le titre par "Naissance de l'oubli". Messadi est également l'auteur d'une oeuvre romanesque intitulée "Hadatha Abou Houraira", parue en 1973 et dont le titre signifie "Ainsi parlait Abou Houraira". Enfin Messadi est l'auteur unanimement reconnu d'un texte théâtral intitulé "Assod" (Le Barrage) dont la première édition est parue en 1955.

Les trois grandes œuvres de Messadi

Le paradoxe de Messadi tient en deux phrases. Son oeuvre essentiellement composée dans les années cinquante et parue en revue n'a connu la notoriété que bien plus tard, après son passage au gouvernement et sa mission de démocratisation de l'enseignement et de la culture. Dans cette oeuvre, le seul texte théâtral n' a à notre connaissance jamais été porté à la scène alors que les deux autres ouvrages ont été adaptées pour le quatrième art. En effet, "Assod" n'a jamais été mis en scène alors que tout portait à ce que cette tragédie le soit. Par contre, "Haddatha Abou Houraira" et plus récemment "Maouled el Nessian" l'ont été avec des fortunes diverses.

C'est Mohamed Driss qui, le premier, s'est attaqué à une oeuvre de Messadi en adaptant pour la scène "Haddatha Abou Houraira". C'était du temps où Driss était à la tête du Théâtre national tunisien que ce projet avait vu le jour. Toutefois à cause de l'opposition de la famille de Messadi, ce projet n'ira pas jusqu'au bout. Alors que tout était prêt et après un long cycle de répétitions, le projet avait été abandonné pour ne pas aller contre la volonté de la famille de l'auteur. Driss représentera toutefois son travail avec un titre modifié et sans aucune référence à Messadi. L'oeuvre avait alors été saluée par la critique sous le titre de "Haddeth". Réalisant un superbe poème visuel, Driss montrait la voie pour une méthode d'adaptation de la littérature messadienne et parvenait à restituer des atmosphères et des interrogations qui soulignaient que l'hermétisme des textes pouvait être contourné et sublimé par la beauté plastique.

C'est fondamentalement dans la même voie que s'est dirigé Moez Achouri dans son adaptation de "Maouled el nissian". Signant la dramaturgie et la mise en scène, Achouri a adapté Messadi en faisant un vaste travail d'écriture et en cherchant systématiquement la dimension visuelle qui pouvait émaner de ce texte. Initialement, "La genèse de l'oubli" est un récit philosophique. Entre gnose et existentialisme, Messadi envisageait une voie singulière à l'ombre de Al Maari, Nietzsche et Malraux. Pour retrouver cette esthétique de la porosité des cultures et l'humanisme qui la fonde, Achouri a lui aussi privilégié le côté visuel tout en donnant son ampleur au texte initial. Très achevé, le travail dramaturgique a bien restitué l'atmosphère de l'oeuvre de départ alors que la mise en scène multipliait les effets visuels, offrant un contrepoint à la rigueur classique du texte. Ce parti pris artistique qui était aussi celui de Driss, a donné naissance à une oeuvre théâtrale qui se démarque du texte originel tout en restituant ses textures profondes et son pouvoir d'évocation.

Adapter ou recréer: éternel dilemme des dramaturges

Peut-on pour autant adapter Messadi au théâtre? La question demeure posée dans la mesure où il est clair que le texte littéraire sert ici de socle d'inspiration, de plate forme de départ pour engager un travail fondé sur le visuel. Aussi bien Driss que Achouri ont négocié de la sorte leur rapport aux textes initiaux. Reste à savoir si on peut véritablement rester fidèle à l'original dans ces démarches transgénériques. En effet, un roman ou un récit ne passent pas tels quels et c'est un vaste travail dramaturgique qui attend les promoteurs de pareils passages. Moez Achouri parvient à remporter la gageure mais les écarts avec la matrice de départ restent importants mais pleinement assumés. De fait, Messadi, c'est d'abord le texte, le mot, l'idée. Le reste n'est qu'image, interprétation et construction esthétique.

C'est l'écueil qui guette les adaptations que cette incapacité à retranscrire un univers essentialiste. Heureusement, aussi bien Driss que Achouri avaient pour eux une démarche pleinement assumée qui nous met face à leur propre lecture de Messadi. Car, ce dernier, on peut le lire (et le voir ou l'imaginer) à l'aune du soufisme, de l'existentialisme ou même du théâtre de l'absurde. Au fond, la confrontation à ces textes ardus accouche toujours d'une nouvelle oeuvre qui répond du texte initial et des choix esthétiques du dramaturge puis du metteur en scène. Ainsi, on pourrait rendre l'emphase de Messadi en imaginant des choeurs classiques comme dans le théâtre grec antique. On peut également laisser la musique prendre le pas sur les silences de l'oeuvre littéraire ou ses angles aveugles. Les options sont multiples et plus d'un metteur en scène serait tenté d'investir ce territoire. Car "Maouled el nessian" ne se laisse pas ouvrir aussi aisément.

Enfin, le retour à ces textes majeurs est aussi une manière de les faire revivre, de les prolonger. Car, lors de la première de la création de Moez Achouri, le 11 octobre dernier, nombreux étaient les spectateurs qui ne connaissaient pas de l'intérieur le livre de Messadi. Du coup, ce public de la nouvelle génération découvrait le reflet de cette oeuvre dans une lecture de Achouri, en attendant un retour au texte et à ses subtilités purement littéraires et philosophiques. Un souhait pour terminer: pourquoi ne pas envisager la parution d'un album de photos de plateau qui soit accompagné de citations signifiantes du livre de Messadi. Cela permettrait de faire redécouvrir le texte original et renforcerait la démarche de Moez Achouri et ses compagnons de route.

Hatem BOURIAL