Aymen Hacen, écrivain et poète : « La misère culturelle et scientifique a pour conséquence la démagogie et le populisme » - Le Temps Tunisie
Tunis Mardi 26 Septembre 2017

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2017

L’interview du Dimanche

Aymen Hacen, écrivain et poète : « La misère culturelle et scientifique a pour conséquence la démagogie et le populisme »

Dimanche 26 Mars 2017
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* La littérature tunisienne d’expression française sera toujours reléguée en seconde zone. Jugez-en par les lauréats des prix littéraires de cette 33e édition. Aucune œuvre “francophone” n’a été primée et pis encore, ce pan de notre littérature n’est même pas pris en compte avec des prix ou des distinctions spécifiques ou autonomes.

* Cette élite, du moins celle qui prétend l’être, ne joue réellement aucun rôle digne de ce nom. Encore une fois, je ne suis pas pessimiste, mais tout est frelaté et aucune commande n’est tenue par les vraies compétences. Le deux poids deux mesures et le clientélisme sont à l’œuvre.

* Mon projet est d’avoir raison par la plume. Mon objectif en tant que traducteur, poète, écrivain, essayiste, enseignant et père est de faire que l’espoir soit possible et que ce que je nomme “tunisité” soit une source de lumière et de fierté

* Je suis membre d’un parti politique et j’évolue, même de loin, au sein d’une mouvance. C’est à ce titre que je suis un poète et écrivain engagé. C’est à ce titre que je suis aussi un intellectuel organique. Je le revendique.

* C’est à ce titre un procès que j’intente contre une catégorie de gens aussi faux que fous ; des gens malhonnêtes et dangereux parce que seuls comptent pour eux le pouvoir et la satisfaction personnelle

 

 

Entre le chao social et la bassesse sans précédent du discours politique, la Tunisie a inauguré, vendredi dernier, la 33e édition de la Foire internationale du livre de Tunis. Une foire qui représente l’un des événements culturels phares du pays et qui célèbre la littérature tunisienne et étrangère. A cette occasion, nous avons rencontré  Aymen Hacen, poète, écrivain, essayiste et chroniqueur littéraire tunisien d’expression française qui vient tout récemment de publier un nouvel ouvrage intitulé ‘L’impasse’, aux éditions Moires. Au cours de l’entretien, il est revenu sur la condition de la littérature francophone en Tunisie qui souffre de plusieurs maux. Il a de même abordé des sujets brûlants de l’actualité à l’instar de l’atmosphère politico-sociale.

 

-Le Temps : La 33e édition de la Foire internationale du livre de Tunis vient de démarrer. Une édition qui promet d’amener un nouveau sang dans le paysage littéraire tunisien qui souffre de plusieurs maux. En tant qu’écrivain francophone, quelles sont les plus importantes difficultés que vous rencontrez?

Aymen Hacen : Pas plus que les précédentes, cette édition de la “Foire du livre” n’apportera rien de concluant. Tant que l’appellation n’a pas changé et tant que les structures mises à la disposition de la nouvelle direction demeurent en fin de compte les mêmes, aucun changement ne peut avoir lieu. J’ai beaucoup de respect et d’amitié pour le directeur de cette nouvelle session, mais je ne perçois de mon côté aucun changement au sens fort de ce terme. La littérature tunisienne d’expression française sera toujours reléguée en seconde zone. Jugez-en par les lauréats des prix littéraires de cette 33e édition. Aucune œuvre “francophone” n’a été primée et pis encore, ce pan de notre littérature n’est même pas pris en compte avec des prix ou des distinctions spécifiques ou autonomes. Au contraire, on essaye de noyer celui-ci dans la masse arabophone. Même les meilleurs textes, souvent reconnus ailleurs, se trouvent lésés. Je ne vous cache pas ma déception.

-La crise de la lecture francophone n’est pas nouvelle en Tunisie. Serait-elle liée par le fait que l’éducation et l’enseignement tunisiens aient préféré, depuis quelques temps déjà, migrer vers la langue arabe ?

Je pense qu’il existe un lectorat francophone plus large et plus fidèle que l’arabophone. Je me souviens du mot de Paul Valéry et je le fais mien : “Je préfère être lu cent fois par le même plutôt qu’une seule fois par cent personnes différentes.” À ce titre, le public francophone, quand bien même il serait sur le déclin pour les raisons que nous connaissons, demeure tenace et avisé. C’est une conviction que j’ai. Le multilinguisme est une aubaine et même le trop puissant anglais n’arrive toujours pas en Tunisie à supplanter le français du point de vue de la culture et de la littérature. J’ai foi en ma langue de prédilection.

- Certains assurent que la crise culturelle et universitaire en Tunisie ne cesse de s’amplifier, êtes-vous de cet avis?

Le fait est là avec des chiffres et un état plus catastrophiques que jamais. Rien ne va plus et il est temps de donner un sacré coup de pied dans la fourmilière. Pour certains, c’est trop tard. Pour moi qui demeure un tant soit peu optimiste, je considère qu’une révolution culturelle et académique doit avoir lieu. Ce n’est pas pour autant un credo creux, c’est possible, voire nécessaire. L’avenir de notre pays en dépend.

-On parle souvent de la nécessité d’une telle révolution mais jusqu’à présent, aucune vision claire n’a été présentée ?

Je parle de coup de pied dans la fourmilière, alors que la plupart se livrent à des coups de sabre dans l’eau. Sérieusement, j’ai écrit au moins quatre livres, Le Retour des assassins. Propos SUR la Tunisie janvier 2011-juillet 2012 (Sud éditions), Casuistique de l’égoïsme. Journal du ramadan 1434-2013, Hymne national, précédé de L’assassinat de Chokri Belaïd chronique d’une mort annoncée (éditions Nirvana), et L’art tunisien de la guerre (KA’ éditions), ainsi qu’une demi-douzaine d’articles pour tirer les choses au clair. J’ai ma lecture et la vision des choses. Ce sera à découvrir. Le pays comme moi, avons le temps. Et c’est un grand stratège qui a fait les quatre cents coups qui disait : “Il faut donner du temps au temps.”

- Si cette crise était vraie et vérifiée, est-ce qu’elle expliquerait la bassesse que vit le paysage public en général et le paysage politique en particulier?

Cela va de soi ; c’est de cause à effet. La misère culturelle et scientifique a pour conséquence la démagogie et le populisme. Flaubert a bien dit les choses il y a un siècle et demi. C’est “la bêtise”. Nos plateaux de télévision et de radio sont éloquents. Même les prétendus esprits éclairés sont tombés dans le piège. L’appât du gain a fini par sceller, voire codifier toute cette bêtise organisée.

- Cette baisse de niveau n’est-elle pas entre autres due à la démission de l’élite tunisienne de la chose publique selon vous?

J’irai plus loin encore : cette élite, du moins celle qui se prétend l’être, ne joue réellement aucun rôle digne de ce nom. Encore une fois, je ne suis pas pessimiste, mais tout est frelaté et aucune commande n’est tenue par les vraies compétences. Le deux poids deux mesures et le clientélisme sont à l’œuvre. Une élite consciente de sa valeur ne peut accepter cela, elle ne peut transiger, loin de là. Un vrai coup de balai s’impose donc avec notamment la réhabilitation du savoir et de ses tenants. Regardez le salaire des universitaires et des structures existantes, non seulement vous diagnostiquerez le mal dont nous souffrons, mais encore vous trouverez le remède nécessaire. Croyez-moi, c’est possible.

-C’est ce que nous disent aussi les médecins, les avocats et même les magistrats. Mais, en même temps, l’économie nationale est souffrante. L’élite ne peut-elle donc pas se sacrifier pendant un moment du moins ?

On ne s’en sort plus. Pourquoi se voiler la face ? La classe moyenne, longtemps considérée comme la moelle épinière du pays, s’est paupérisée. C’est grave et dramatique pour nous tous. Il faut y remédier au plus vite, d’autant plus que des milliers de fortunes ont apparu grâce à la “révolution” ou à la faveur de celle-ci. Il faut interroger tous ces nouveaux riches qui sont autant des sangsues que des escrocs. Je sais de quoi je parle...

- Et comment évaluez-vous la société civile qui devient de plus en plus influente en ce moment?

C’est l’une des solutions à nos problèmes, notamment lorsque l’État est fragile et incapable de se défendre. C’est, pour filer la métaphore, l’antibiotique dont le corps a besoin pour retrouver ses forces et lutter contre la maladie. Nous avons vérifié cela au lendemain du 6 février et du 25 juillet 2013. Nous avons vérifié cela quand la haine, la folie assassine et la dictature voulaient s’installer une fois pour toutes. La société civile est donc un atout, mais elle ne doit pas remplacer l’État. L’État doit reprendre le dessus et assumer ses responsabilités.

-Cette même société civile semble s’essouffler aujourd’hui, du moins, une bonne partie d’elle. Parallèlement, ce titre est aujourd’hui arraché par des personnes qui en font un fonds de commerce pour atteindre des objectifs très personnels. Qu’en pensez-vous ?

Il faut de tout pour faire un monde et la Tunisie est un pays passionnant parce que paradoxal. Il y a des gens très-très bien et d’autres qui ont “les mains sales” (Sartre), il y a des patriotes et des héros inconnus ou méconnus, et des traîtres célèbres qui squattent les plateaux. Mais il faut savoir séparer le bon grain de l’ivraie. Encore une fois, je suis confiant. Par exemple, le quartette Nobel de la paix a fait ses preuves. Les exemples ne manquent pas. Vous savez que j’ai grandi sous le regard attentif de Jamel M’Sallem, le nouveau président de la LTDH, qui a lu tous mes livres depuis le premier, Bourgeons et prémices, paru en 1999. Avec des hommes comme lui, la Tunisie est et sera épargnée de tant de dérives.

-Est-ce que vous vous voyez travailler directement au sein d’un parti politique ou encore un think-tank politique (un concept de plus en plus courant en ce moment)?

L’un n’exclut pas l’autre. L’un et l’autre peuvent aller de pair. Pour ma part, sans me limiter à cela : je suis membre d’un parti politique et j’évolue, même de loin, au sein d’une mouvance. C’est à ce titre que je suis un poète et écrivain engagé. C’est à ce titre que je suis aussi un intellectuel organique. Je le revendique.

-Quel est donc votre parti politique ?

L’Impasse ou L’art tunisien d’aimer est dédié à feu Sid’Ahmed Brahim. C’est lui qui m’a impliqué dans la “révolution”. Je lui suis fidèle et un peu plus encore, lui et la famille intellectuelle et politique dont il était le leader. Je suis sûr que les forces progressistes prendront le dessus sur la culture de la haine et de la mort.

En ce moment, le pays vit sur le rythme d’un grouillement social de plus en plus intense. Est-ce que cela influence votre regard sur le pays et la société?

Je ne sais pas comment les choses vont évoluer, mais tant que les revendications socio-économiques n’ont pas été satisfaites, tant que les jeunes chôment, tant que les salaires ne couvrent presque pas le tiers des besoins des citoyens, je pense que ce “grouillement”, qui est à ce titre légitime voire nécessaire, a sa raison d’être. De toute façon, c’est une machine aussi courageuse qu’irrespectueuse, une machine qui n’obéit à personne. On l’a vu entre décembre 2010 et janvier 2011. On l’a vu au Bardo entre juillet et septembre 2013. “La révolution sociale sera morale ou elle ne sera pas”, écrivait brillamment Charles Péguy. Suivez mon regard !

-’L’Impasse’ est votre nouvel ouvrage, un roman intense qui se déroule en une seule journée, sans bloc ni chapitre. Pourquoi ce choix?

L’Impasse ou L’art tunisien d’aimer est une tragédie. L’unité d’espace et de temps s’est  donc imposée. Cette intensité est celle que nous vivons au quotidien à des degrés différents. Le héros, le Professeur Arkam Mantri, est à ce titre aussi passionnant que décevant. Il ressemble à tant de politiques tunisiens apparus après le 14 janvier. C’est à ce titre un procès que j’intente contre une catégorie de gens aussi faux que fou ; des gens malhonnêtes et dangereux parce que seuls comptent pour eux le pouvoir et la satisfaction personnels. Cela dit, le livre est en vente à la Foire du livre et les lecteurs ne regretteront pas cette escapade claire-obscure dans notre Tunisie contemporaine...

-L’opposition entre le citadin et le rural qu’on retrouve dans ‘L’impasse’ est assez inspirée de la réalité postrévolutionnaire. A-t-on tort d’établir un lien pareil?

Je ne les oppose pas vraiment, mais il tombe sous le sens que, plus de 60 ans après l’indépendance, beaucoup de nos concitoyens ne se sentent pas Tunisiens. Hélas, certains se sentent bédouins... Regardez les saletés, les animaux et les scènes comiques auxquelles assistent nos villes. C’est à dormir debout. Le comble, c’est que celles-ci sont voulues voire orchestrées.

-Quels sont vos futurs projets ?

Tunisité suivi de Chroniques du sang calciné et autres polèmes vient d’être couronné par un prestigieux prix littéraire, celui du Kowalski des lycéens de la ville de Lyon. C’est d’autant plus une fierté que j’ai vécu pendant plusieurs années dans cette ville où j’aurais pu m’établir. Mais, et c’est là que le bât blesse : j’ai choisi de rentrer vivre en Tunisie et ce choix, qui relève de l’amour, car c’est un choix amoureux, eh bien je ne l’ai pas regretté. Loin s’en faut : plus on cherche à me faire douter, plus je m’accroche et me bats. Le mot “polème”, mélange de poésie, de politique et de polémique, a déplu à certains esprits fébriles, mais il a été prisé par le jeune jury du Kowalski des lycéens, ainsi que par les vrais lecteurs de poésie en France et en Tunisie. Mon projet est d’avoir raison par la plume. Mon objectif en tant que traducteur, poète, écrivain, essayiste, enseignant et père est de faire que l’espoir soit possible et que ce que je nomme “tunisité” soit une source de lumière et de fierté.

 

Entretien conduit par Salma BOURAOUI