Houriya de Leïla Toubel et Mehdi Trabelsi - Le Temps Tunisie
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2018

Avant-première, théâtre

Houriya de Leïla Toubel et Mehdi Trabelsi

Mardi 28 Février 2017
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Houriya de Leïla Toubel et Mehdi Trabelsi

 

Dans la mythologie grecque, Orphée est parti à la quête de sa bien-aimée Eurydice morte suite à une morsure de serpent. Il a dû traverser les enfers accompagné de sa lyre, pour pouvoir redonner vie et ramener sa nymphe. C’est une élégie de l’amour suprême, de la triomphe de la vie contre la mort. Ces trois entités, vie -mort – amour, déterminent le vécu humain, lui donnent sens et tracent son chemin. 

 

Pourquoi cette incursion dans le temps mythologique ? Cela a été surgie dans ma mémoire, par  Le biais du spectacle de Leila Toubel et du musicien et Mehdi Trabelsi, intitulé Houriya et dont la première a été donnée à El Théâtro le samedi 25 février 2017. En effet, l’analogie réside au niveau, effectivement, des trois protagonistes la vie, la mort et l’amour et le personnage Adam, le bien-aimé de Houriya, qui ressemble à Orphée à la triste lyre...

Houriya est un spectacle musico-théâtral. Un monodrame ou presque, joué essentiellement par la comédienne Leila Toubel avec la présence du musicien- pianiste Mehdi Trabelsi, qui, participe au jeu quand la comédienne le sollicite. En effet, sa présence est conditionnée sur scène, elle est justifiée non seulement par l’accompagnement musical, mais aussi par l’attribution d’un rôle muet, tout aussi incrusté dans le scénario. 

Le canevas est paradoxalement simple et fragile par sa complexité. Il y a une première histoire avec une bifurcation de récits. Il est question d’une animatrice qui présente une émission radiophonique sociale, interrompue par les publicités, les infos, la météo, et ... l’appel à la prière. Le sujet de cette émission est l’histoire d’une jeune femme amoureuse qui s’appelle Houriya, condamnée à mourir tôt, alors, son bien-aimé, entame un périple difficile à la quête de la vie, afin d’accrocher un permis de vie de dix ans retenu de son âge, et offert à Houriya, il ne doit pas dépasser le délais. 

C’est ainsi que, la mort et la vie se départagent la destinée de Houriya. Quant à l’amour, il est cette force qui permet à la vie de triompher au détriment de la mort. A partir de cette histoire légendaire allégorique, dont les protagonistes sont les entités relatives à l’existence humaine, Leila Toubel assure une projection sur les conditions de vie en Tunisie, sur les conflits et la décadence connus par le pays au lendemain de la révolution et de la domination du parti religieux. 

Une mise en abîme de l’espace et de l’histoire

Cette projection sur le lamentable réel tunisien est assurée à travers les intersections et les entrecoupements lors de l’émission, ce qui favorise des ouvertures sur d’autres espaces, d’autres micro-histoires, d’autres protagonistes.

La scène réelle se dématérialise et devient une prétention de lieu, elle se multiplie, se démultiplie, entame des brèches vers d’autres lieux aussi bien terrestres que célestes, se rétrécit et revient au premier carré, la radio. La complexité réside à ce niveau. Ce va et vient, cette dispersion dans l’espace puis le retour au premier repère demande une performance de jeu, un fil d’Ariane bien maitrisé pour pouvoir sortir du labyrinthe et de la pluralité de personnages joués par une même comédienne. Ce n’est, bien évidemment, pas étranger à une comédienne aussi performante et perspicace que Leila Toubel, aussi frêle et insaisissable, aussi précise et concise dans son jeu, car je considère, des moments, que la suggestion et l’économie du langage est son apanage, dans un texte subtilement confectionné. 

Une société dénudée, horriblement dénudée !

Chacun peut parler des défauts de la société tunisienne, de ses lacunes, de ses problèmes voire de ses tares et de ses pathologies, du moins, ceux qui en sont conscients, peut être son élite intellectuelle. Les médias, les plateaux télévisés, les chroniques, ne cessent de présenter cette image négative d’une Tunisie handicapée, boitant dans la boue, à peine décrottant un pied qu’elle s’enfonce dans un autre gouffre : chômage, pauvreté, injustice sociale, illettrisme, analphabétisme, viol, décadence, terrorisme, TERRORISME, forces antipodes à qui le meilleur gagne, violences, manque de tact, goujaterie, mentalité rétrograde assujettie par des croyances et des dogmes, échecs et crises à tous les niveaux politique, sociale, économique, touristique, culturel et notamment culturel, car s’il y avait eu une révolution culturelle, les données auraient été changées ! Bref, on voit tout ceci, on vit tout ceci au réel, au quotidien, on est condamné à vivre ceci et à se consumer de nos maux, sans bouger. Alors quel est l’apport de l’art et notamment du théâtre dans son approche du réel ? Je pense que transposer le réel à l’art peut être, une critique acerbe et directe pour aiguillonner les consciences paralysées de la masse abêtie, des responsables, des tenants du pouvoir. Leila Toubel, à travers ce spectacle, a enfoncé son doigt sur les maux de la société, sur les déferlements de l’extrémisme, de l’obscurantisme, de « l’arriérisme » avec beaucoup  d’humour noir, qui déclenche certes le rire, mais un rire douloureux... douloureux à en pleurer, à la manière des Caractère de La Bruyère, des Maximes de la Rochefoucauld ou des Avares d’ Al-Jahiz.

Houriya, une femme tragique

Cette jeune femme est née pour être libre, pour aimer, pour jouir de la vie, de l’amour, de son existence. Elle est cependant condamnée à mourir parce qu’elle est femme, parce qu’elle est « houriya »- liberté et non « houriya »- être de sexe pour les frustrés « jihadistes », même si ces derniers ont fini par lui arracher la vie au nom de la religion, de leur islam, de leur obscurantisme. Elle a porté son nom jusqu’à la fin, avec tout ce qu’elle a vécu de violence, de lapidation, de tuerie. Cette femme est emblème de toute femme tunisienne libre et consciente, rebelle contre toute forme de décadence, contre tous les systèmes et idéologies qui la scellent et la réduisent à un être inférieur, à un objet. Leila Toubel a présenté une femme positive mais qui succombe à la fin à un sort tragique. La vie et l’amour se sont attardés à la rejoindre, à la sauver. Leur appel de la fin, demeure de l’ordre de l’écho, c’est cet appel qu’on lance à chaque fois qu’on désespère mais reste sans réponse, sans réaction. A quand l’éveil pour sauver ce pays, sauvegarder ses acquis, sa civilisation, sa modernité contre les forces obscurantistes ? Même les prétendus progressistes se sont alliés avec les forces rétrogrades, au nom de la démocratie. Tout est illusion, tout est leurre, ils ont trahi le peuple pour leurs propres intérêts au détriment d’une Tunisie qui s’engouffre dans les crises. 

Faiza MESSAOUDI

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