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Retour des pratiques policières brutales: Faut-il tirer la sonnette d’alarme ?

Dimanche 26 Février 2017
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Retour des pratiques policières brutales: Faut-il tirer la sonnette d’alarme ?

Six ans après la révolution, la Tunisie est-elle en train de renouer avec les méthodes policières musclées, qu’on croyait disparues à jamais avec la fin du régime Ben Ali ? Les droits de l’homme sont-ils de nouveau bafoués alors même que la société civile livre un combat acharné depuis des années pour le respect et la dignité pour tous ? La torture est-elle en train de refaire surface lors des interrogatoires et dans les institutions carcérales ? C’est du moins ce qu’affirment certaines ONG internationales. Doit-on donc s’alarmer ? La Tunisie est-elle en train de perdre du terrain dans sa quête de la démocratie ? Et à ce stade, peut-on encore parler de cas isolés ou assiste-t-on vraiment à une recrudescence de pratiques brutales, comme au « bon » vieux temps ?

La Tunisie est en prise, depuis quatre ans, avec le terrorisme. L’Etat, avec ses différentes composantes sécuritaires, mène depuis une bataille continue pour sa sûreté et sa pérennité. Une lutte acharnée qui s’est accompagnée d’une vague d’arrestations et d’assignations à résidence de suspects, des mesures présentées comme préventives par les autorités et jugées abusives par les organisations droits-de-l’hommistes. Au cœur de leurs critiques, les arrestations arbitraires, l’usage de la violence physique et morale lors des interrogatoires, la privation du suspect de son droit à être accompagné par un avocat dès le moment de son arrestation, la lenteur des procédures et la trop longue attente des détenus de leurs procès mais aussi l’impunité dont semblent jouir les agents sécuritaires malgré les textes de loi qui condamnent fermement tout acte de torture ou de maltraitance sur un citoyen, libre soit-il ou prisonnier.

Tous ces aspects ont été évoqués lors d’une conférence organisée par le CSID (Centre d’Etudes Islam et Démocratie) en présence de représentantes de deux de ces ONG. Dans son allocution, Emna Guellali, représentante de l’association «Human Rights Watch» a dénoncé l’absence d’efforts sérieux et concrets pour lutter contre le phénomène de torture de la part des autorités concernées, malgré l’évolution de la législation tunisienne à ce sujet. Elle a également pointé du doigt le traitement médiatique des cas de torture, la diabolisation orchestrée des ONG œuvrant dans ce domaine ainsi que les déclarations de certains officiels qui cherchent, bien souvent d’après elle, à « banaliser et justifier ces faits, à minimiser leur gravité et à orienter l’opinion publique », étayant à chaque fois ses propos par des exemples.

Parmi les raisons invoquées par Guellali pour expliquer la recrudescence depuis quelques temps de la torture, les discours des politiciens et sécuritaires justifiant ces actes, l’impunité des tortionnaires, la solidarité entre agents qui refusent d’appliquer les décisions de justice condamnant leurs collègues, le harcèlement des témoins et familles des victimes mais aussi la lenteur des procédures et le recours quasi automatique du juge d’instruction à la police judiciaire. Elle estime que charger un corps sécuritaire d’enquêter sur un abus perpétré par l’un de ses agents jette un discrédit sur le bon déroulement de l’enquête.

Le déni des autorités

Pour sa part, Hiba Mraief, directrice du bureau régional d’Amnesty International en Tunisie, a estimé qu’au vu de la recrudescence des cas avérés de torture et malgré l’absence de statistiques concises et de jugements prononcés contre les tortionnaires, il est important de considérer la torture comme un phénomène et de ne pas qualifier ces affaires de cas isolés. Elle a affirmé que le problème résidait surtout dans le déni des autorités de la persistance de cette problématique, malgré une nette évolution de la situation et leur entêtement à la qualifier d’actes isolés. Mraief est également revenue sur le rapport publié mi-février par Amnesty International dans lequel l’ONG a exprimé ses craintes du retour des « méthodes brutales du passé » en Tunisie dans le cadre de la lutte antiterroriste. Elle a déclaré que l’élaboration de ce rapport s’est basée sur 73 rencontres entre Tunis et Ben Guerdane. Parmi les cas recensés, 19 arrestations arbitraires, des interdictions de voyage, des assignations à résidence ainsi que des descentes à toute heure visant les domiciles des suspects et l’arrestation de membres de la famille comme moyen de pression. Amnesty a également relevé 23 cas de torture. Les présumés coupables ont ainsi été battus, électrocutés, dénudés, menacés de violences physiques, empêchés de dormir, obligés de rester debout ou encore sexuellement agressés. Suite à la publication de ce rapport les responsables d’Amnesty International ont été reçus par Mehdi Ben Gharbia, ministre des Relations avec les Instances constitutionnelles, la Société civile et les Droits de l’Homme qui a estimé que ce n’était là que des cas isolés et qu’ils ne reflétaient pas véritablement la situation. A noter que depuis la révolution, près de 500 plaintes pour torture ont été déposées et qu’aucun jugement pour torture n’a été prononcé. En effet et à de nombreuses reprises, les faits ont été tout simplement requalifiés en violences et mauvais traitements.

Publié il y a deux semaines, l’accablant rapport d’Amnesty International sur le retour des pratiques policières brutales en Tunisie a été largement relayé par les médias locaux et étrangers. Le sujet semble aujourd’hui intéresser tout le monde, à commencer par ceux qui tirent, de loin, les ficelles du jeu et pèsent de tout leur poids sur les décisions des partis. Une manière d’exploiter la détresse des uns et les déboires des autres pour asseoir leur pouvoir et porter, en catimini, des coups aux adversaires politiques. Ne dit-on pas que le malheur des uns fait le bonheur des autres ?

Rym BENAROUS